Jour 1 : Procès contre la loi 21

2 novembre 2020 

Les pleureuses

C’est lundi matin qu’a débuté en Cour supérieure du Québec le procès contre la Loi sur la laïcité de l’État (loi 21). Les audiences ont commencé par le témoignage d’une enseignante musulmane portant le hidjab, Ichrak Nourel Hak qui, avec le Conseil national des musulmans canadiens (CNMC), l’un des lobbies musulmans les plus influents au Canada, et l’Association canadienne des libertés civiles, avait déposé une plainte devant les tribunaux au lendemain de l’adoption de la Loi 21 en juin 2019.

Dans son témoignage, madame Hak dit qu’elle a commencé à porter le voile à l’âge de 21 ans, au moment où fouillant les sources principales de l’islam, le Coran et les Hadiths, elle découvre que le port du hidjab est une obligation dans l’islam, que c’est pour elle une manière de pratiquer sa religion, précisant également que c’est son choix parce qu’elle veut donner l’image positive qu’une femme peut être voilée et épanouie.

Ayant obtenu son diplôme de baccalauréat en enseignement du français langue seconde après l’adoption de la Loi 21, elle affirme ne pouvoir travailler dans des écoles publiques et n’avoir d’autres options que celle d’enseigner dans des écoles privées car pour elle, le hidjab fait partie de sa religion et qu’il n’est donc pas imaginable de l’enlever.

Le témoignage d’Ichrak Nourel Hak s’appuie sur l’idée que le port du hidjab est une obligation dans l’islam tout en soutenant que c’est son choix ! Allez donc savoir ! Et s’il y en a qui peuvent mâcher de la gomme tout en marchant, eh bien madame Hak affirme ici sans broncher qu’elle peut avancer et reculer en même temps. Je suis obligée mais c’est mon choix ! Alors que la logique la plus élémentaire écarte la contradiction, madame Hak soutient cette contradiction sans jamais expliquer comment elle glisse de l’obligation au choix.

Elle oublie également de préciser que l’obligation du voile islamique est une question controversée et toujours en discussion dans le monde musulman, si bien que des musulmanes ne portant pas le voile n’en sont pas moins musulmanes pour autant.

Quant à la symbolique du hidjab sur laquelle Me Christiane Pelchat, l’avocate de Pour les droits des femmes (PDF-Québec) l’a questionnée, Hak a répondu que « ce n’est pas un symbole qui dégage un message haineux ». Vous demandez à quelqu’un ce que signifie une table et il vous répond que ce n’est pas un cheval. Décidément la logique n’est pas le point fort de madame Hak. Mais ne soyons pas dupe, c’était ici une façon d’éluder la question du symbolisme du voile islamique, de ne pas reconnaître son caractère sexuel, sexiste et politique.

Première pleureuse

Le second témoignage a été celui de Messaouda Dridj pour la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) dont les avocats sont Me Rémi Bourget qui, à l’époque de la Charte des valeurs, présidait l’organisme Québec inclusif qui s’est opposé au projet de Charte. Il est assisté de Me Frédéric Bérard ainsi que de Me Nour Farhat qui étaient également membres de Québec inclusif. Comme quoi on retrouve la famille !

Madame Dridj était déjà enseignante dans une école publique de Montréal au moment de l’adoption de la loi 21. Elle bénéficie donc de la clause des droits acquis et conserve son emploi. Elle a fait valoir qu’elle a le DROIT de porter le voile (on ne sait pas où ce droit est énoncé mais enfin…) et que les contraintes géographiques et hiérarchiques imposées par la loi 21 affectent ses ambitions professionnelles et lui causent des inconvénients comme ceux de ne pouvoir obtenir un autre poste, ni d’acheter une maison en périphérie de Montréal.

Messaouda Dridj est arrivée au Québec en 2004. Elle n’a pas manqué de souligner qu’en 2013, avec la Charte des valeurs de Madame Marois, le climat social face aux femmes voilées s’est détérioré. Qu’on les interpelle dans les centres commerciaux, les insulte et qu’une violence verbale s’exerce à leur endroit. Que tout cela s’est calmé par la suite, pour reprendre l’année dernière, insinuant qu’à chaque fois que le gouvernement veut légiférer sur la laïcité, les femmes voilées en font les frais. Encore et toujours cette sempiternelle victimisation pour culpabiliser les Québécois.

C’est alors que sous le regard de Me Bourget qui surveillait attentivement la réaction du juge, madame Dridj nous a servi son petit cinéma, s’élançant soudainement dans un élan de colère mêlée de pleurs, pour dire que le ministre Roberge qui a commandé un sondage sur les enseignants portant des signes religieux, les a injustement ciblés. Victime encore et toujours.

Bref, après cette première journée d’audition sur la contestation de la Loi sur la laïcité de l’État, a-t-on parlé de laïcité ? Absolument pas ! De devoir se conformer aux prescriptions du Coran dans les écoles publiques du Québec, pas plus que de pouvoir s’acheter une maison en périphérie de Montréal n’a franchement rien à voir avec la laïcité.


Site personnel de Louise Mailloux

Jour 1 – Laïcité : ce qu’en disent les plaignantes

3 novembre 2020

Il est fascinant d’écouter les interrogatoires des « témoins ordinaires » (terme employé par la Cour) qui contestent la validité de la Loi sur la laïcité de l’État (ou Loi 21) en Cour supérieure. Trois éléments semblent complètement occultés : (1) le signifié du signe ou vêtement; (2) la liberté de conscience de ceux qui reçoivent les services publics; et (3) la dignité et les droits des femmes.

  1. Le signifié du signe ou vêtement 

Les témoins qui contestent la Loi 21 ont toutes mentionné que leurs signes religieux servaient également à exprimer » des valeurs ou à envoyer un message à leur entourage, soit pour lutter contre les stéréotypes envers les femmes voilées (Ichrak Nourel Hak), pour signifier une disponibilité pour aider quelqu’un dans le besoin (Amrit Kaur), pour affirmer sa liberté et le contrôle sur sa vie, son corps et ce qu’elle montre à autrui (Bouchera Chelbi) et pour afficher ses croyances religieuses (Messaouda Dridj).

Cela n’est pas étonnant puisque le vêtement (incluant ses accessoires) est un moyen de communication de valeurs, de statut social, de rôle et d’identité du porteur, il s’apparente donc à un costume (car celui qui l’endosse s’apprête, tel un comédien, à jouer un rôle choisi ou imposé). [1] Voici comment d’éminents philosophes et historiennes décrivent sa fonction :

  • « Le signifié principal du vêtement […], c’est essentiellement le degré d’intégration du porteur par rapport à la société dans laquelle il vit. [En tant que langage, le vêtement] est, au sens plein, un modèle social, une image plus ou moins standardisée de conduites collectives attendues, et c’est essentiellement à ce niveau qu’il est signifiant », selon Roland Barthe. [2]
  • « C’est parce que le vêtement est un signe qu’on impose un costume ou un code vestimentaire dans certaines professions (policiers, avocats, représentants religieux, etc.) ou à certaines occasions (soirées mondaines, graduations, cérémonies religieuses, etc.) » selon Daniel Weinstock. [3]
  • « Le costume est politique comme le montre, parmi tant d’autres exemples, la période révolutionnaire avec ses sans-culottes ou le vêtement féminin sous le Directoire, à la grecque ou à la romaine, qui, tout à la fois, libère le corps féminin et propose des modèles républicains. Il n’est donc jamais neutre ni secondaire, il sert les hiérarchies ou les combats. Il signe un statut, une fonction, par exemple quand il se fait uniforme. Il peut aussi constituer un facteur d’intégration dans un groupe ou une classe comme celle de l’adolescence. Il révèle l’individualité ou cherche à la nier comme le costume religieux ou militaire. », selon Sophie Cassagnes-Brouquet et Christine Dousset-Seidan. [4]

Lorsqu’elles réclament le droit de porter des signes religieux à l’école publique, ces témoins demandent, en fait, de pouvoir continuer à transmettre des valeurs et des messages spécifiques. Ceci est difficile à justifier lorsqu’on sait que les fonctionnaires de l’État ont un devoir de réserve lorsqu’il s’agit de convictions politiques. Pourquoi cela serait-il différent lorsqu’il s’agit de convictions religieuses ?

  1. La liberté de conscience de ceux qui reçoivent des services publics

Il est fascinant d’entendre les témoins affirmer que, d’une part, leur signe religieux est porteur de valeurs ou de statut social précis et prétendre, d’autre part, qu’il est neutre lorsque porté lors de l’enseignement. Les signes religieux envoient un message qui peut influencer les interlocuteurs. Or, chaque enseignante ou enseignant est en contact direct, au cours de sa carrière (sur 30 ans), avec en moyenne entre 900 (au primaire) et 3,600 (secondaire) élèves. Ne convient-il pas, dans un tel contexte, d’appliquer le principe de précaution et de protéger avant tout la liberté de conscience des enfants, particulièrement vulnérables à cet âge? Ce sont les règles et valeurs communes, établies démocratiquement, qui devraient être transmises par l’école publique.

  1. La dignité et les droits des femmes

La plupart des signes religieux sont sexistes : le voile pour les femmes; le col romain, le turban ou la kippa pour les hommes.

Or, la discrimination entre les sexes est considérée comme un motif illicite de distinction inscrite dans les Chartes québécoise et canadienne des droits de la personne. À cela, s’ajoute les notions de dignité et d’égalité qui apparaissent dans le préambule de la Charte québécoise :

« Considérant que le respect de la dignité de l’être humain, l’égalité entre les femmes et les hommes et la reconnaissance des droits et libertés dont ils sont titulaires constituent le fondement de la justice, de la liberté et de la paix. »

Selon Le Robert, la définition du mot « dignité » se réfère au « Respect que mérite quelqu’un, quelque chose. Respect de soi». [5] Difficile d’être digne, lorsqu’on porte un signe religieux qui symbolise la pudeur (ou un sentiment de honte, de gêne qu’une personne éprouve à faire, à envisager des choses de nature sexuelle ; disposition permanente à éprouver un tel sentiment) [6] et la modestie (ou la modération, retenue dans l’appréciation de soi-même). [7]

Lorsqu’il s’agit d’un choix individuel, il n’y a pas de problème.  Mais qu’en est-il lorsqu’il est porté par une personne d’influence dans un lieu d’apprentissage ayant notamment pour mission de valoriser l’égalité de faits entre les sexes et où l’on tente de briser les stéréotypes ? Avec un tel message associant le port du voile à la pudeur ou la modestie, comment les petites filles non voilées doivent-elles réagir ? Sont-elles dignes ? Méritent-elles le respect ?

Clairement, les signes religieux sexistes n’ont pas leur place dans nos écoles.


Sources : 

[1] https://journals.openedition.org/clio/pdf/10714

[2] Histoire et sociologie du vêtement, de Roland Barthes; p. 440

[3] http://classiques.uqac.ca/contemporains/baril_daniel/socio_du_vetement/socio_du_vetement_texte.html

[4] Sophie Cassagnes-Brouquetet ChristineDousset-Seiden; Genre, normes et langages du costume; p. 7-18; https://journals.openedition.org/clio/10714 ; para.3.

[5] https://dictionnaire.lerobert.com/definition/dignite

[6] https://dictionnaire.lerobert.com/definition/pudeur

[7] https://dictionnaire.lerobert.com/definition/modestie

Laïcité, le débat reprend

2 novembre 2020

Peu de temps après son adoption le 16 juin 2019, [la loi 21] est contestée par une coalition de groupes et d’individus, dont le Conseil national des musulmans canadiens, l’English Montreal School Board et la Fédération autonome de l’enseignement (FAE). En tout, 18 parties contestataires seront entendues lors du procès qui débute en Cour supérieure le 2 novembre. Du côté des défenseurs de la loi on compte, aux côtés du Procureur général du Québec, trois associations : le Mouvement laïque québécois (MLQ), Pour les droits des femmes du Québec (PDF Québec) et les Libres penseurs athées (LPA).

Le débat est donc réouvert sur la neutralité religieuse, les limites de l’affichage religieux, les conflits de droits, notamment entre liberté religieuse et égalité des sexes, mais aussi, entre autres, sur le recours à la clause dérogatoire. Le débat sera âpre mais passionnant. Le gouvernement du Québec subira des attaques virulentes et injustes (qui ont déjà commencé) prétendant que la conception québécoise de la laïcité serait intolérante, discriminatoire (certains l’ont même odieusement qualifiée de raciste), et ce, en dépit du fait que de très nombreux québécois de toutes origines et de toutes religions la revendiquent fièrement.

En inscrivant, dans la Charte des droits et libertés de la personne, que les libertés et droits fondamentaux doivent s’exercer dans le respect de la laïcité de l’État, le gouvernement du Québec a posé un jalon important pour renforcer la démocratie et inscrire la laïcité comme un droit fondamental. La laïcité de l’État devient un des socles de la démocratie dans une société de plus en plus diversifiée, multiethnique et multiconfessionnelle.