« Une femme en colère » de Wassyla Tamzali

Dans Une femme en colère (2009), Wassyla Tamzali, avocate et auteure algérienne, directrice des droits des femmes à l’Unesco pendant vingt ans, interpelle les Européens qui, au nom de la « laïcité ouverte » et du respect de toutes les religions, n’hésitent pas aujourd’hui à sacrifier les droits fondamentaux des femmes.

Sur la question du libre choix par les femmes du hijab, du tchador, de la burqa et du niqab, l’auteure évoque à juste titre les arguments similaires à ceux qui prétendent que les femmes prostituées choisiraient librement de devenir de simples marchandises asservies aux fantasmes masculins les plus avilissants et violents. Bien au fait des luttes féministes dans le monde, elle démontre clairement comment sous le couvert de la tolérance religieuse, on a cherché à enterrer les droits des femmes. Face à une telle dérive, elle rappelle la question de l’esclavage et conclut que « la différence culturelle ne peut jamais justifier cette pratique, même si elle est inscrite dans le Coran ou dans les pratiques culturelles ».

La religion comme critère d’appartenance

Les dérives des visions culturalistes et différentialistes ne sont pas d’aujourd’hui, note Wassyla Tamzali. Déjà en 1975-1985, en pleine décennie des femmes, Rigoberta Manchu du Guatemala, prix Nobel de la Paix en 1992, affirmait que « le féminisme est la dernière forme de colonialisme », remettant ainsi en question les revendications des femmes dans les pays du tiers monde. Sous la bannière des luttes nationales et anticolonialistes, on proposait subrepticement aux femmes la différence religieuse et culturelle comme principal critère d’appartenance et non celui de l’égalité des sexes.

Wassyla Tamzali remarque qu’on lui parle maintenant comme à une femme musulmane plutôt qu’algérienne et se demande avec humour « s’il ne faut pas désormais être voilée pour être vue? » Le rapport d’altérité, sur lequel se fonde tout dialogue, n’existe plus que pour celles qui affichent leur différence culturelle et religieuse. Contrairement à ce qu’elle croyait, force lui est de reconnaître que la laïcité et la démocratisation n’entraînent pas automatiquement la reconnaissance de l’égalité des femmes. Comme le montre l’histoire, seules leurs luttes en sont garantes.

Les islamistes, remarque Tamzali, jouent sur la culpabilité des empires coloniaux, amenant une partie de la gauche et même des féministes à défendre le droit des anciens colonisés de vivre selon leur culture, selon leur identité. L’Assemblée nationale française, souligne-t-elle, en préférant mener un débat national sur la laïcité a ainsi mis de côté la question éthique de l’égalité des sexes qui seule aurait pu mettre fin aux arguments malhonnêtes comme le droit de « s’habiller » comme on veut en taisant le fait que la dissimulation des cheveux et autres parties du corps des petites filles conduit à une ségrégation sexuée, à la différence des autres signes religieux ».

Un islamisme modéré ?

« Qui sont les musulmans européens modérés ? », demande-t-elle. Pour le savoir, elle recommande « de mettre à l’épreuve leur rhétorique sur la démocratie et la laïcité, pour peu que l’on considère la question des femmes comme une part intégrante et indivisible de ces principes ». Il lui paraît difficile de croire à un courant islamique modéré alors que la liberté de conscience est condamnée par la religion musulmane. Pour la même raison, elle ne croit pas à un féminisme islamique qui lui paraît une contradiction dans les termes. Les pays occidentaux, au nom de la tolérance et de la laïcité ouverte, intègrent peu à peu « des discours doctrinaires légitimant la violence contre les apostats à l’intérieur de la communauté des croyants et, à l’extérieur, contre les infidèles ».

Pour croire à l’existence d’un courant musulman modéré, ajoute l’auteure algérienne, il faudrait que les personnes qui s’en réclament dénoncent publiquement « des règles incompatibles avec notre conscience moderne, comme la lapidation, la polygamie, les mains coupées, l’inégalité dans l’héritage, la ségrégation sexuelle. » Elle rappelle que le plus connu des « modérés », Tarik Ramadan, « qui n’aurait pas pris un grand risque en condamnant la lapidation, n’a pas trouvé les moyens de ce courage, aussi minime fût-il ». Il y a certainement lieu de se demander avec l’auteure si la cause de la popularité de l’islamisme, tant modéré que radical, ne serait pas justement son antiféminisme.

Un débat public et politique

Pour Tamzali, la définition de la laïcité n’est pas le respect de toutes les religions, c’est « d’abord et avant tout la liberté de conscience ». Quant au discours multiculturel sur la diversité, il cherche simplement à maintenir les ghettos ethniques et à avoir la paix. Cet état de chose lui paraît tout aussi néfaste pour les femmes que le scénario à l’iranienne. Elle invite à ouvrir les yeux et à constater que « les femmes sont l’objet d’un pacte secret consistant à donner le plein pouvoir aux hommes sur les femmes, plutôt que des droits démocratiques à tous les citoyens quel que soit leur sexe ».

Se voiler aujourd’hui, c’est s’inscrire dans un débat public et politique. Pour l’auteure algérienne, « seule la pensée féministe, qui est d’abord une pensée politique, est capable de renouveler l’analyse des dispositifs des pouvoirs autoritaires et leurs alliances, secrètes ou avouées, avec l’idéologie radicale religieuse ». Elle souhaite que les Européennes pensent la condition des femmes émigrées, « comme elles pensent la leur » en fonction de la liberté de pensée et non de la religion pratiquée dans le pays d’origine de celles-ci.

Au Québec, divers courants cherchent à donner la priorité aux droits religieux sur les droits inaliénables des femmes, où la question d’une Charte de la laïcité se pose avec de plus en plus d’acuité, le livre de Wassyla Tamzali, Une femme en colère, avec son écriture engagée, claire et directe, est incontournable pour bien comprendre les enjeux socio-politiques actuels.

Wassyla Tamzali donnera une conférence à Montréal le mercredi, 20 octobre à 20 h, à la salle B-0305 du Pavillon 3200 rue Jean-Brillant, de l’Université de Montréal.

Wassyla Tamzali, Une femme en colère. Lettre d’Alger aux Européens désabusés, Gallimard, 2009, 152 p.